Je voudrais d’abord remercier toutes celles et ceux qui nous ont permis de nous rassembler, une fois de plus à Vieux-Boucau. Je voudrais aussi remercier tous les intervenants qui sont venus assister à ces journées de réflexion. Ils étaient nombreux et nous ont permis d’avoir des moments de réflexion passionnants sur des sujets qui ne rencontrent pas forcément les faveurs du « buzz » politico-médiatique (santé, éducation, politique économique, politique étrangère...) et qui nous ont fourni certains éclairages. Et nous avons d’ailleurs opté pour des invitations très diversifiées, de sorte que l’on ne se perde pas dans une vulgate qui serait officielle.
Je voudrais surtout remercier nos invités de ce dimanche matin. Les remercier, parce qu’ils nous donnent l’occasion d’afficher l’image, pour notre sensibilité dans ce parti, d’une conviction profonde, jamais abandonnée — y compris dans les moments les plus difficiles : la gauche, même si elle est diversifiée, même si elle est plurielle comme on le disait à un certain moment, devait être rassemblée. C’est ce qu’attend profondément non seulement le peuple de gauche mais aussi peut-être, au-delà du peuple de gauche, les Françaises et les Français qui n’ont pas l’air très satisfaits de la façon dont on les gouverne. Cette conviction, nous l’avons portée dans les moments les plus difficiles, y compris lorsque certains dans notre parti s’égaraient vers d’autres horizons. Et, les hypothèses qui encombraient nos débats — très inutilement d’ailleurs — sur l’alliance avec le MoDem ont été tranchées par nos électrices et nos électeurs. La gauche doit être rassemblée parce que, comme l’a justement dit Martine Aubry, notre République est abîmée. Mais pas seulement notre République. C’est la France tout entière qui est aujourd’hui abîmée ! Abîmée dans son passé. Abîmée dans son histoire. Abîmée dans son présent. Et même, je le crains, abîmée dans son avenir.
Non, il n’y a pas que la République qui soit abîmée.
La France est très abîmée sur le plan social. Je ne vais pas faire l’inventaire de tous les coups qui ont été portés à la législation du travail (35h et taxation des accidents du travail), nos systèmes de protection sociale, l’évacuation du repos dominical... Et j’en passe ! Pour en arriver à cette prétendue réforme des retraites ! C’est l’occasion pour moi de dire à nouveau que dans ce pays, il faudrait arrêter d’expliquer aux femmes et aux hommes qu’une régression est une réforme.
Réforme ! Réforme ! Cela ne veut rien dire ! Dans la tradition historique de notre pays, « réforme » cela veut dire plus ou mieux ! Avec eux — et parfois un peu avec d’autres —, « réforme » cela veut dire moins ou pire ! Et cette prétendue réforme sur les retraites n’en est qu’une illustration supplémentaire. Elle va reposer, à charge, sur 92% sur les salariés. Et parmi les salariés, plus particulièrement sur les femmes qui n’étaient déjà pas très bien traitées ni sur le plan des salaires ni sur le plan de la retraite. Et pour 8% sur le capital. Elle ne va rien régler, elle va juste permettre de dilapider le fonds de retraite qu’un gouvernement socialiste avait constitué... bien qu’à les entendre, la gauche n’ait jamais rien fait. Ils sont tout de même contents de trouver la « cassette », parce que sans elle, il leur manquait 35 milliards dans le bouclage du financement. Lequel financement est un faux financement... Une réforme dont on nous explique qu’elle est incontournable ! Un jour, pour des raisons démographiques, le — et Monsieur Woerth a bien fini par nous le dire — parce que c’était le prix de la crise ! Le prix de la crise doit donc être mis sur le dos des salariés.
Il me semble d’ailleurs que nous arrivons à une situation historique, sans précédent ou en tout cas avec peu de précédents, qui fait qu’aujourd’hui, ceux qui ont été les « fauteurs » de crise sont ceux-là même qui font les prescriptions : une agence de notation menace et le Président qui gouverne à lui tout seul réunit immédiatement un semblant de Conseil des ministres pour expliquer qu’on va rapidement faire la réforme des retraites et qu’il faut que les agences de notation se calment.
J’ai eu l’occasion cette semaine, avec quelques autres camarades parlementaires de rencontrer une de ces agences de notation qui avait demandé un rendez-vous et je leur ai dit : « Finalement, à vous regarder, c’est la première fois que je vois des délinquants à la place du commissaire »... Cela a un peu tendu l’ambiance. Je conviens que l’image est un peu forte, mais au fond, c’est bien de cela dont il s’agit. Ce qui posera d’ailleurs à la gauche, mais aussi à tous les progressistes et je dirais même à tous les démocrates, un problème énorme.
Aujourd’hui, cette puissance des marchés financiers qui n’est plus contrôlée par personne est un véritable défi à toutes les gouvernances des pays démocratiques, et ce n’est pas une mince affaire ! Je préside actuellement une commission d’enquête sur les spéculations financières au Parlement et ce que je découvre, audition après audition, c’est qu’il n’y a plus grand monde qui contrôle quoi que ce soit. Et ce n’est pas un mince débat pour les générations futures.
La France est aussi abîmée sur le plan économique : l’état des finances publiques, le niveau du chômage, la dégradation de notre appareil industriel (15% du PIB quand on en était à 30% dans les années 80)... Si nous ne redressons pas cette situation-là, alors les générations futures peuvent se faire du souci. Elles n’auront pas le niveau de vie qu’a été celui de ce pays. Et on en parle assez peu d’ailleurs. On nous explique que nous serions dans des sociétés post-industrielles où on remplacerait les emplois industriels par des emplois de services. C’est vrai pour partie, mais l’on sait aussi ce que veulent dire ces emplois de services le plus souvent : cela veut dire précarité, cela veut dire très bas salaires, cela veut dire temps partiel, cela veut dire 600, 800 euros par mois ; cela veut dire travailleurs pauvres en réalité. Et cette fiction a été très développée par les libéraux, mais c’est vrai aussi par certains socialistes que nous avions pris l’habitude d’appeler des « sociaux-libéraux »... ce qui ne leur plaît pas du tout... et de nous expliquer que cela n’existe pas ! Il nous a quand même semblé qu’on les avait pas mal rencontrés ! Ce qui m’avait d’ailleurs fait dire dans une interview que je n’étais pas certain que, pour redresser la France, il faille aller puiser des ressources dans des institutions financières internationales !
La France est, enfin, abîmée sur le plan démocratique. Il me faut souligner que nous sommes la seule démocratie occidentale où il n’y a plus de contre-pouvoir ! Et je dis cela en région Aquitaine, région qui, en son temps, a accueilli un certain Montesquieu ! Il n’y a plus de contre-pouvoir. Le pouvoir du Parlement est fictif. Il l’était déjà un peu avant, mais depuis la dernière réforme constitutionnelle, il est totalement désarmé. Et vous en avez eu la démonstration cette semaine, avec un sous-brigadier qui préside l’Assemblée nationale et qui a estimé qu’il avait le droit de priver près de 170 députés de leur capacité d’expression pour justifier leur vote. C’est-à-dire qu’élus au suffrage universel, nous n’avons même plus le droit d’expliquer, sans monter à la tribune mais depuis notre place, la raison pour laquelle nous allons voter, en l’occurrence « contre » en cette circonstance. Quant à la Justice, dans quel état est-elle ? On le constate tous les jours. On était habitué, à gauche, aux critiques du Syndicat de la Magistrature qui parfois n’aidait pas du tout les gouvernements de gauche. Mais on n’était pas habitué au ton qu’emploie aujourd’hui le syndicat majoritaire de la magistrature qui n’est pas particulièrement orienté à gauche ! Ce qu’ils disent aujourd’hui est dur, inquiétant et même, d’un certain point de vue, tragique.
Et il nous faut aussi regarder ce qui se passe dans d’autres domaines. Ce gouvernement déconsidéré, disqualifié à la fois sur le plan politique, mais aussi sur le plan moral avec ce feuilleton qui dure depuis le début de l’été. Sans faire de publicité, si vous n’avez pas écouté les extraits sonores publiés par Médiapart sur les enregistrements, faites-le. Et vous serez, tout comme moi, saisi par la stupeur mais aussi un peu quand même par le dégoût. On en viendrait presque à la plaindre cette « pauvre » Liliane. Avec ses 400 millions de revenus par an, mais de quoi est-elle entourée ? D’insectes à l’affût de l’argent ! Elle est toute seule au monde ! Riche, mais seule ! Riche mais isolée ! C’est un spectacle lamentable en France et lamentable à l’étranger.
Et, comme si cela ne suffisait pas, le Président qui gouverne tout seul est allé sortir la thématique sécuritaire, avec ces malheureux Roms qui étaient dans le paysage, au moment où cela l’arrangeait. Et même si je ne fais pas partie de ceux qui croient que la France représente aux yeux de l’univers tout entier la patrie des Droits de l’Homme, car je pense qu’il y a d’autres endroits sur la planète où on s’en soucie aussi, il faut bien dire que là aussi, la France est encore plus abîmée.
Je ne surprendrais personne en disant que nous attendons de toutes les composantes de la gauche un effort particulier. Quand j’entends parler de l’hégémonie du Parti socialiste, je me dis que c’est quelqu’un qui ne nous connaît pas de l’intérieur ! L’hégémonie à l’intérieur... elle est alors fractionnée ! Fractionnée et assez mouvante ! J’ai d’ailleurs envie de dire à toutes celles et tous ceux qui ne sont pas satisfaits — et je sais qu’il y en a — de la ligne du Parti socialiste : que n’êtes-vous pas venus nous donner un coup de main à l’intérieur ! On serait ultra majoritaires ! Une journaliste, hier, me disait : « Ne craignez-vous pas que le Parti socialiste, par son recentrage à gauche, ne se détache d’une partie de votre électorat ? » Je me suis d’abord dit que cela bougeait un peu et, ensuite, je lui ai demandé de se souvenir que la majorité écrasante des électeurs socialistes ne s’est pas prononcée pour la ligne la plus modérée du Parti socialiste, mais pour celle qui a, à tort, la réputation d’être « l’aile gauche » du Parti socialiste. Et oui, Olivier, dans notre Parti, il y a une aile gauche, mais il n’y a pas d’aile droite. C’est sûrement pour cela que le Parti socialiste a du mal à prendre son envol, parce qu’un oiseau qui ne bat que de l’aile gauche ne rend pas évident le décollage ! Mais l’affaire n’est pas nouvelle. Un certain Mitterrand ironisait déjà sur ce thème en 1972.
Cette ligne qui est la nôtre, celle du rassemblement de la gauche, est fondée sur la conviction profonde qu’il nous faut travailler ensemble. Nous avons des différences, peut-être même des incompatibilités sur certains sujets. Mais nous avons aussi une extraordinaire responsabilité face à ce peuple de gauche qui attend aujourd’hui de nous que nous prenions toute notre place, qui en a plus que par-dessus la tête de voir ce Président tout abîmer. Si on regarde bien d’ailleurs, les seules choses qu’il n’ait pas abîmées, ce sont celles qui sont bien trop haut placées pour que l’on puisse y accéder sans le secours d’un tabouret ! Et parmi ces choses, il y a le ciel, les nuages ici accumulés, et puis il y a des principes, nos convictions.
Non, Monsieur le Président qui gouvernez tout seul, vous n’arriverez pas à abîmer nos convictions, vous n’arriverez pas à abîmer notre espérance. Il y a dans cette salle beaucoup de jeunes. Qu’est-ce que la jeunesse ? C’est compliqué, la jeunesse. J’en ai une interprétation : la jeunesse, c’est du temps devant et de l’espoir dedans. J’ai envie de dire à Monsieur Sarkozy : « Vous voulez abîmer son espoir, elle raccourcira votre temps ».
Je sais que le chemin est ardu, difficile, compliqué entre toutes les formations politiques de la gauche. Je sais que les solutions proposées sont assez diversifiées entre celles et ceux qui souhaitent une discussion avec le Parti socialiste avant la fameuse « primaire »... Ici, assez majoritairement, et je le dis pour nos invités, on a l’habitude de penser que lorsque l’on a un leader que l’on a mis en place pour diriger un parti, il semble assez qualifié pour briguer le pouvoir exécutif !
C’est aussi l’une de nos particularités. Nous sommes la seule formation occidentale qui considère que son leader n’a pas vocation à occuper l’exécutif ! Cela débouche donc sur un processus assez compliqué que nous avons pris l’habitude d’appeler une « primaire ». Il y a ceux qui pensent qu’il faut plusieurs accords, un politique et un de gouvernement. Il y a ceux qui pensent qu’il y aura projet contre projet et que l’on verra bien entre les deux tours. Il y a ceux qui pensent aussi que les programmes sont incompatibles et que gouverner, ce n’est pas faisable.
Le chemin sera donc difficile. Nous le savons. Mais, je pense que le poids de notre responsabilité est tel, aujourd’hui, que chacun doit faire un effort pour essayer de regarder ce qui peut nous rassembler et nous permettre, en 2012, de proposer à ce pays les bases d’un véritable redressement. Car c’est à l’emploi auquel il faudra s’attaquer en priorité. C’est l’éducation qu’il faudra restaurer… Bref, toute une série de sujets sur lesquels nous devons débattre ensemble et qui doivent être le noyau dur d’un programme d’actions qui ne pourra pas couvrir tout le champ des dégâts que la droite aura occasionnés. Il faudra du temps pour recoudre, réparer.
J’ai la conviction que si la gauche n’est pas rassemblée, nous aurons au mieux une alternance, mais sûrement pas une alternative. Nous aurons au mieux une alternance, mais sûrement pas une véritable transformation sociale. C’est la raison pour laquelle, par-delà les partis politiques présents ici, à Vieux-Boucau, il faut qu’avec l’ensemble des forces syndicales nous rétablissions le dialogue qui fasse que non seulement les citoyens se mettent en marche pour la reconquête du pouvoir, mais que le salarié aussi se remette en marche à travers la formation syndicale pour la défense de ses droits, pour la conquête de nouveaux droits, de nouvelles avancées sociales. C’est ma conviction profonde. Et ce que nous connaissons de l’histoire, y compris lorsque la gauche a été au pouvoir, ne remet pas en cause cette vision des choses. Si nous ne sommes pas appuyés par une mobilisation sociale, si nous ne sommes pas appuyés par un rassemblement aussi large que possible de l’ensemble des forces de gauche, je crains que la déception ne nous guette au bout de quelques mois ou de quelques années. Et, avant de partir vers d’autres horizons, j’aimerais bien la voir la révolution... démocratique, la révolution, pas celle des larmes et du sang, mais celle de l’avancée.
On a beaucoup de chemin à faire ensemble. J’espère que l’on aura l’intelligence de le faire ensemble. Mais, en attendant, nous savons que nous pouvons commencer dès la semaine prochaine, le 23 septembre, où il y aura des manifestations dans tout le pays, regroupant toutes les forces de gauche, toutes les formations syndicales pour lutter contre ce projet injuste et qui en plus ne règle rien. Je sais bien que sur le sujet, il existe déjà des débats : la retraite à 60 ans, oui mais les durées de cotisations ? C’est vrai qu’il y a des désaccords. Et je ne suis pas là pour les évacuer. Les 60 ans, cela ne se discute pas ! Le retour à 65 non plus ! Mais ce qui peut se discuter et qui peut être un sujet de négociation dans le cadre d’un futur accord de gouvernement, c’est la durée de cotisation, par exemple. Ce qui voudrait dire qu’au lieu de s’envoyer des Exocets avant que la bataille n’ait commencé, on ferait peut-être mieux de se mettre autour d’une table pour essayer d’en discuter. Si nous savons faire ça, si nous savons être nombreux le 23 septembre, si nous savons ensuite en tirer des conclusions, alors on pourra espérer débarrasser ce pays de ce Président qui gouverne tout seul et qui gouverne mal, qui essaie de brouiller les pistes mais dont on voit bien qu’il représente aujourd’hui le monde de l’argent, le monde des puissants et d’une façon scandaleuse.
Mes chers camarades, vous connaissant un peu, je sais qu’ici il y aura de l’enthousiasme à nous en débarrasser. Il y a une chose que Monsieur Sarkozy ne connaît pas : ce sont nos convictions, mais aussi notre espérance.