Si la santé est présente dans le débat public, on peut constater que la santé au travail n’y occupe pas la place qu’elle a dans la réalité, mis à part depuis quelques mois à la suite de la médiatisation des suicides de FT après ceux de Renault. La question de l’emploi a longtemps occulté celle du travail et de son contenu.
Or, contrairement à l’idée que le progrès technique aurait mécaniquement amélioré les conditions de travail, nous avons assisté ces dernières années à une nette augmentation
de l’exposition des salariés aux risques professionnels, en partie sous de nouvelles formes, notamment du fait de l’intensification du travail qui découle de la compétition libérale
et de la dérégulation.
L’exposition croissante des salariés aux produits chimiques (dont, pour la plupart, on ne connaît pas les effets sur la santé), au bruit, aux gestes répétitifs, au port de charges lourdes, a entraîné une augmentation rapide des maladies professionnelles (+200% depuis 10 ans), en particulier les troubles musculo-squelettiques et les cancers professionnels (malgré leur sous-évaluation notoire).
Ces dernières années, les différentes enquêtes mettent également en évidence une dégradation d’autres aspects des conditions de travail.
Les horaires de travail s’organisent de plus en plus au bénéfice de l’employeur avec le développement du travail de nuit, du travail le dimanche et des astreintes. Les organisations du travail découlant des nouveaux modèles gestionnaires réduisent l’autonomie des salariés, les isolent, segmentent leurs tâches, réduisent leurs marges temporelles et, pour finir, dégradent le sens du travail bien fait. Les rapports sociaux dans le travail sont marqués en France, et davantage que dans d’autres pays industrialisés, par une violence (symbolique, mais également physique) qui atteint souvent la dignité des individus. Soulignons également la prévalence élevée des conflits de valeurs (travailler en opposition avec ses valeurs professionnelles ou éthiques). Cela se traduit par une augmentation du stress professionnel et de la souffrance au travail.
Il est établi que le stress a des effets en termes de maladies cardio-vasculaires (1ère cause de mortalité en France), de santé mentale (dont anxiété et dépression – que l’on peut mettre en relation avec la consommation élevée de produits psycho-actif légaux – et suicide, dont il n’existe pas de statistique concernant les liens avec le travail) et de TMS.
De plus, l’atomisation des collectifs de travail entraîne la disparition des solidarités qui s’y nouaient autour des cultures de métier, ce qui a des conséquences au-delà de l’entreprise sur les modes de socialisation : individualisme, repli sur soi, etc.
La peur du chômage agit comme un puissant facteur d’acceptation des nouvelles contraintes.
Les employeurs sont responsables de la santé physique et mentale de leurs salariés. Or certains d’entre eux camouflent les accidents du travail, tentent systématiquement de se défausser de leurs responsabilités en matière de maladies professionnelles (on l’a vu avec l’amiante) et d’une manière générale ne mettent pas en oeuvre de politique de prévention. L’Etat, en particulier par le biais de l’inspection du travail, doit veiller à la protection des salariés (et rétablir une concurrence non faussée entre les employeurs qui respectent les règles et les autres) or l’inspection du travail n’a pas les moyens de ses missions avec 450 inspecteurs pour 1,7 millions d’entreprises.
L’affaiblissement du syndicalisme diminue les capacités de résistance des salariés et découle en partie de ces évolutions.
La dégradation de la santé au travail a un coût très important, tant pour les organismes sociaux que pour les entreprises elles-mêmes (le stress serait à l’origine de 50 à 60% des journées de travail perdues). Le coût pour la société en général est considérable (plusieurs milliards d’euros par an).
S’il y a donc une crise de la valeur travail, il ne s’agit pas, comme certains le laissent entendre à droite mais aussi à gauche, d’une disparition du goût de l’effort, mais du fait que bien souvent on empêche les salariés de bien faire leur travail et qu’on ne reconnaît pas leur contribution à l’entreprise. Le travail n’est pas un coût, c’est une richesse. C’est pourquoi l’apport de chacun à la production de cette richesse doit être reconnu et respecté.
L’objectif d’émancipation est indissociable de l’amélioration des conditions de travail. La gauche qui a historiquement été porteuse des objectifs de progrès en la matière doit se saisir à nouveau de la question centrale du travail pour prétendre représenter les aspirations des salariés.