Monsieur Gueant vous avez tenu des propos au mieux totalement stupides, au pire particulièrement dangereux. Ce n’est pas la première fois, je pense donc qu’il s’agit d’une stratégie délibérée de votre part. Que vous soyez ministre de l’intérieur constitue à mes yeux une circonstance aggravante à peine tempérée par la perspective que dans quelques semaines vous aurez, je l’espère, cessé de dégrader la fonction que vous occupez.
Ce qui me gène Monsieur Gueant c’est que vous considériez l’espèce humaine comme appartenant à des « civilisations » prises comme des ensembles homogènes, assignant les individus qu’elles recouvrent dans une totalité qui les écraseraient en niant la conflictualité qui les traversent.
Il ne vous est jamais venu à l’esprit qu’une « civilisation », pour peu que l’on puisse correctement la définir, pouvait contenir simultanément le pire et le meilleur. Prenons celle que nous connaissons le mieux, la « civilisation » occidentale. Notre « civilisation » occidentale a à la fois permis de définir le concept d’individu, de théoriser la résistance légitime à l’oppression, de permettre un formidable développement de la science, de la philosophie et des arts et en même temps au nom d’une intolérance religieuse qui ne se cachait pas de chasser de parties entières de notre continent les juifs et les musulmans sous l’inquisition, de massacrer des dizaines de milliers de femmes rebaptisées pour l’occasion en « sorcières », de conquérir Jérusalem dans un fleuve de sang, de s’emparer d’un Nouveau Monde en éradiquant la quasi-totalité des populations qui y résidaient préalablement à notre arrivée quand dans le même temps ces mêmes « infidèles » que vous combattiez acceptaient, sous des conditions dures et discriminatoires il est vrai, de permettre à celles et ceux qui ne se revendiquaient pas du même dieu qu’eux de demeurer sur le territoire de leurs états ou de leurs empires. Et je ne parle ici que de la « civilisation occidentale » antérieure à l’apparition des « lumières » et du capitalisme qui présidèrent au développement des Etats modernes de notre occident chéri.
Ces pays « développés » ont vu émerger un modèle de société permettant de prolonger comme jamais l’espérance de vie, d’élever comme jamais l’instruction, d’éradiquer comme jamais les maladies les plus meurtrières, d’offrir comme jamais du temps libéré à une masse sans cesse croissance d’individus leur permettant de jouir d’une vie dont la qualité n’était jusque là réservée qu’à la minorité la plus privilégiée. Dans le même temps, dans ces mêmes pays, et dans ce même continent européen, au siècle dernier, deux guerres mondiales meurtrières ont vu le jour et la seconde d’entre elle coûta la vie à plus de 50 millions de personnes et vit se dérouler en son sein le génocide de la pire espèce qu’ait jamais connu l’humanité avec l’extermination de 6 millions de juifs par les allemands, pardon, par les nazis.
Qu’est ce qui rendrait donc la civilisation occidentale « supérieure » à d’autres, car c’est bien de la civilisation occidentale que vous avez voulu parler ? Est-ce Dante, Cervantès, Shakespeare, Léonard de Vinci, Descartes, Kant, Marx, Einstein, Freud, Pasteur, Marie-Curie qui nous rendent supérieurs ou bien Torquemada, Mussolini, Franco, Hitler et Staline qui nous caractérisent ?
Tous pourtant font partie de la « civilisation occidentale », tout comme font partie de la « civilisation » africaine les rois ou chefs de tribus qui participèrent allégrement au « commerce triangulaire » en livrant des centaines de milliers de leurs « frères » au marchands arabes et aux acheteurs blancs, tout comme font partie de la civilisation africaine les Idi Amin Dada, les Mobutu, au même titre d’ailleurs que Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Fela, Youssou n’Dour. De même que font partie des « civilisations » arabes, chinoises, indiennes ou autres des hommes et des femmes remarquables et de profonds salauds et de sales exploiteurs ou massacreurs de leurs propres peuples, des classes dominantes et des classes dominées.
Et quelle différence faites-vous entre l’officier distingué, éventuellement sorti de West Point, priant dieu chaque semaine au temple, à la synagogue ou à l’église, qui néanmoins largua ou fit larguer ses bombes au napalm et contribua à tuer près de 2 millions de vietnamiens dans une guerre dont même votre cher Général de Gaulle en dénonça l’absurdité et l’illégitimité lors de son discours du 1er septembre 1966 quand il déclara qu’il n’y avait « aucune chance pour que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi de l’étranger venu de l’autre Pacifique, quelques puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes » ; quelle différence faites-vous donc entre cet officier américain et le taliban ou son acolyte qui précipitèrent un 11 septembre 2001 deux avions de ligne dans les tours du World Trade Center ? L’un mériterait-il plus d’égards parce qu’il parle une langue que vous comprenez mieux, qu’il s’habille à notre façon, qu’il écoute éventuellement des sonates de Mozart ? Cela le rendrait-il plus estimable pour autant ? Cela justifierait-il plus ses actes ? Quelle différence cela ferait-il aux millions de juifs gazés à Auschwitz, à Treblinka ou dans les autres camps d’extermination de savoir que parmi les soldats SS ou de la Wehrmacht qui les arrêtaient et les médecins qui les « sélectionnaient » dans les camps en application des ordres des dignitaires et des bureaucrates nazis qui en avaient décidé ainsi, de savoir que parmi leurs bourreaux certains se curaient quotidiennement les ongles, découpaient proprement leur poisson, écoutaient du Mozart ou du Wagner, lisaient du Balzac ou du Goethe, et embrassaient leurs enfants le soir avant de se coucher.
Voyez-vous Monsieur Guéant, je me sens plus proche de l’analphabète africain qui se démène pour nourrir ses enfants et ceux de ses voisins dans le besoin que de l’officier français diplômé qui tortura les « indigènes » algériens entre 1954 et 1962. Pourquoi ? Parce qu’avant d’appartenir à une « civilisation » je me sens membre d’une communauté plus vaste, celle des êtres humains.
C’est pourquoi, avant de croire à une improbable « civilisation », je crois d’abord à des valeurs que je tiens pour universelles. Des valeurs que j’aspire à voir respectées par l’ensemble du genre humain. C’est pourquoi je mène des combats politiques et non des combats de « civilisation ».
Que la philosophie des lumières soit née en Europe m’importe peu, ce qui compte c’est qu’elle se diffuse dans l’ensemble de l’humanité, tout comme il m’importe peu que nous devions tel ou tel progrès de la pensée aux arabes, aux chinois ou à une quelconque autre partie de l’humanité pourvu qu’il se diffusa et que tous puisse en bénéficier.
Je partage une seule chose dans ce que vous avez dit. En effet tout ne se vaut pas. En ce sens je combats une certaine forme de relativisme dans la pensée. Mais, je recherche ce qui peut rapprocher les êtres humains et non ce qui peut les séparer. Je crois à l’universalité des droits fondamentaux de la personne humaine parmi lesquels celui de ne pas être dominé par un autre groupe humain plus puissant, plus riche et plus armé. C’est pourquoi je combat la nouvelle « sainte famille » regroupant les bonnes vieilles multinationales occidentales, les rentiers de la finance et leurs nouveaux alliés issus des classes dirigeantes des pays dits émergents qui, à des degrés différents, oppriment le travailleur et le paysan chinois, indien, mexicain, polonais, allemand ou français. C’est pour cela que je suis de gauche et c’est pour cela que vous êtes de droite. Mais plus que tout, c’est pour cela que par-dessus tout je place en dernier ressort l’idéal républicain de liberté, d’égalité et de fraternité, ces trois mots qui pour moi revêtent manifestement un sens bien différent et moins relatif que pour vous.
"Pour Serge Letchimy..." http://0z.fr/qqVbu la note que j’ai publiée hier sur ce sujet...
Voir en ligne : "Pour Serge Letchimy..." sur Résistance(s)
Magnifique texte que j’aurais aimé écrire...
Venant de Pascal cela ne m’étonne pas.
Notre ministre de l’intérieur, par ailleurs énarque, ne peut pas être soupçonné de dire n’importe quoi (quoi que l’effet grosse tête peut toucher les cerveaux les mieux construits).
Jouer au fumigène, c’est un des moyens d’une tactique bien connue des militaires (et de l’UMP aussi), pour faire diversion avant d’attaquer ou avant de se replier en bon ordre.
On souhaite ardemment que la dernière hypothèse soit la bonne, même en oubliant le bon ordre.