Formation proposée par Joshua Adel lors des universités de rentrée d’Un monde d’avance.
À en croire Jacques Julliard, l’un des astres radieux de la pensée française contemporaine, la cause serait entendue. La démocratie d’opinion serait le stade ultime de la « vraie démocratie » face à l’atonie et au déclin du système de la représentation démocratique et du cadre traditionnel du combat idéologique et politique. Mieux, elle opèrerait comme une contestation du « monopole de l’expression démocratique » par les citoyens trop longtemps exclus du champ politique par le système parlementaire. La campagne du référendum sur la Constitution européenne du 29 mai 2005 et la campagne présidentielle de 2007, sans compter l’élection de Barack Obama en novembre 2008 grâce aux recettes du « marketing grande cause » et au storytelling, consacreraient l’avènement salutaire d’une opinion publique devenue actrice du politique.
Toute politique qui ignorerait les « mouvements d’opinion » et voudrait même s’en défier serait condamnée à l’échec ou à l’impasse, à en croire l’air du temps. La faillite réside pourtant dans la vacuité des présupposés théoriques de cette « démocratie sondagière ». N’en déplaise à ses « théoriciens », à ses principaux praticiens politiques (Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou) ou à ses exécutants patentés (instituts de sondages, éditorialistes, médias), l’opinion publique est toujours une construction, une trahison de la réalité du monde social. Dans notre modernité politique où toute légitimité du pouvoir procède du « consentement des gouvernés », la fabrication de l’opinion émane systématiquement du fait du prince, pour mieux justifier sa domination en créant une « fiction » de la vox populi. En un sens, la démocratie d’opinion théorisée et pratiquée par les adeptes du « postmodernisme » opère comme une sécularisation du mot d’ordre des Croisades du Moyen-Âge : de « Dieu le veut ! » à « L’opinion publique le veut ! ». L’opinion n’a fait que se substituer à la Providence ; elle n’en est pas moins imaginaire et fabriquée. Là se situe la négation de toute pensée politique, et partant, du fondement même de la démocratie : le rapport de forces et le combat idéologique.
« Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable. Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. (…) Nous sommes les acteurs de l’histoire, et vous, vous tous, il ne vous reste plus qu’à étudier ce que nous faisons » [1]. Publiés dans le New York Times peu de temps avant la réélection de George W. Bush en novembre 2004, ces propos de Karl Rove, spin doctor et conseiller politique à la Maison Blanche, illustrent avec un cynisme éclatant la réalité de la démocratie d’opinion. Loin de signifier la naïve « revanche » des citoyens dans le champ du politique grâce à Internet et aux nouveaux médias, elle fonctionne comme une « realpolitik de la fiction », pour reprendre l’expression du sociologue Christian Salmon. La « volonté générale » du peuple n’a plus besoin d’être invoquée, même de manière incantatoire, dans le discours politique de cette droite réactionnaire : seule importe la soumission des consciences à une « réalité » inventée par le pouvoir et imposée comme opinion majoritaire.
La démocratie d’opinion prolonge le processus historique de dépossession du peuple des droits à exercer par lui-même le pouvoir politique. Elle déplace le fondement de la légitimité démocratique du pouvoir de la souveraineté du peuple à celle d’une opinion publique imaginaire. Loin d’être « le retour aux conditions réelles de la démocratie, celle des citoyens » dont parle Jacques Julliard [2], elle perpétue l’exclusion des citoyens du champ du politique – qui conditionne l’existence de la démocratie représentative – en offrant comme diversion de nouveaux espaces prétendus « alternatifs » d’« expression démocratique » : Internet, les médias, les sondages. Qu’on en juge. Depuis son retour au pouvoir en 2002, la droite a systématiquement dirigé la vindicte de l’opinion publique contre les mouvements sociaux successifs résistant à la casse méthodique de l’État-Providence, des services publics, des libertés fondamentales. L’institut de sondages en ligne Opinion Way s’est même fait une spécialité de la manipulation spécieuse des sondages médiatisés au service de la politique de Nicolas Sarkozy. C’est ainsi que la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale a pu être approuvée par un plébiscite de l’opinion, dès lors qu’un sondage de l’institut élyséen révélait à la une du Parisien, en pleine campagne présidentielle, que 55 % des Français considèrent l’immigration comme « un problème ». Après tout, l’opinion publique, c’est un peu la volonté populaire… Y compris lorsque le pouvoir fabrique la « réalité » de sa colère contre les droits fondamentaux des individus.
C’est précisément ce mécanisme de mobilisation d’une opinion contre le peuple, au service de la perpétuation de son assujettissement à l’autorité des privilégiés du pouvoir, que Bourdieu déconstruit dans son article fondateur de 1972. L’opinion se travaille, on parle en son nom : elle n’est pas actrice du politique, elle y est totalement assujettie. Dès lors que l’« expression sondagière » du peuple réside dans les mains de la droite, le retour d’une gauche progressiste au pouvoir est entravé. L’existence d’une opinion publique ne sert que les intérêts de la classe dominante soucieuse de faire oublier la réalité des rapports de forces sociales : « Le sondage d’opinion est, dans l’état actuel, un instrument d’action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique comme sommation purement additive d’opinions individuelles (…). L’opinion publique qui est manifestée dans les premières pages des journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à…), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage. (…) Bref, j’ai voulu dire que l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence » [3].
La souveraineté de l’opinion a, pour ainsi dire, aboli le temps de la pensée politique et de la bataille des idées. Le temps du choc des idéologies, sous-tendu par des conflictualités de classes dans la société capitaliste, le cède définitivement à la recherche compulsive du « consensus » sur lequel s’élève toute « démocratie apaisée ». La longue errance idéologique de la social-démocratie de troisième voie a favorisé une forme de ralliement autour de cette idée du « consensus » de l’opinion majoritaire, que d’aucuns qualifieraient de conversion de la gauche de gouvernement à la doxa néolibérale et à la foi dans la toute-puissance du marché. L’apothéose est probablement atteinte avec la campagne présidentielle de 2007, ce moment politique dans lequel nos intellectuels de plateaux télévisés décèlent la victoire salutaire de la démocratie d’opinion.
Cette troisième défaite de la gauche à une élection présidentielle depuis 1995 marque un tournant dans la décomposition idéologique du socialisme. Pour la première fois, la gauche progressiste échoue parce qu’elle est convaincue de la suprématie des axiomes et des solutions de son adversaire. Pour la première fois, la gauche renonce à penser un projet de société résolument utopique et se laisse déposséder de l’idée même de « rupture » au profit de la droite réactionnaire. À défaut de « rupture avec le libéralisme », dont la terminologie fleurerait trop le fameux sur-moi marxiste, ce sera la victoire d’une « rupture contre-révolutionnaire » au printemps 2007, servie par la synthèse idéologique du « national-libéralisme » de Nicolas Sarkozy. La campagne présidentielle de Ségolène Royal témoigne avec éloquence de ce piège de la démocratie d’opinion dans lequel le PS s’est durablement enferré. La proposition d’un projet de société ancré dans les valeurs du socialisme est écartée au profit de la soumission docile et méthodique à l’opinion des Français telle qu’elle s’affiche à la une des JT ou du Parisien. L’abdication devant la tyrannie du consensus de l’opinion majoritaire sera absolue lorsque Ségolène Royal déclarera en octobre 2006 au sujet de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : « Mon opinion est celle du peuple français, puisque c’est le peuple français qui doit se prononcer ». La candidate du PS conceptualise alors sa volonté d’inclure les citoyens dans le champ de la construction politique, en les décrétant « experts des sujets qui les concernent » : mais qu’en est-il de « l’expertise » des citoyens des sujets qui, précisément, demeurent l’apanage des élites du pouvoir et du savoir ? Participer, sous couvert de l’expression sondagière ou d’une mise en spectacle d’un « forum citoyen », n’est pas décider. De même que renoncer à assumer un clivage politique et une représentation du monde dans la conflictualité idéologique avec la droite est toujours un renoncement à la raison critique sans laquelle aucune émancipation des individus n’est possible.
Il n’y a pas de démocratie sans conflit. Il n’y a pas de politique sans enjeux de pouvoir et de signification du réel. Le nier implique de récuser toute utilité de la pensée et de l’action politiques, dans la mesure seule présideraient aux destinées de la société les réponses des « échantillons représentatifs » de Français aux baromètres d’opinion de TNS Sofres ou d’Ipsos. Inutile de penser la transformation du réel par le politique, puisque les instituts de sondages et les médias de cour sont les ouvrières de la fabrication d’une « réalité » qui forge, à coups d’études d’opinion sur le « désir » des Français, un lien émotionnel entre l’opinion publique et la classe dominante : « l’Amérique de la majorité silencieuse » chez George W. Bush ; « le candidat que la France qui travaille » chez Nicolas Sarkozy. L’irruption du MODEM et sa volonté de préempter un espace politique anti-système au centre sont les symptômes de cette démocratie politique malade d’une opinion fabriquée par les élites du pouvoir et du savoir. Le « centrisme révolutionnaire » prospère lors de la campagne présidentielle de 2007 sur l’idée diffuse d’une recherche d’un « consensus » entre toutes les bonnes volontés de la gauche et de la droite, dans un refus de la bipolarisation des forces chère à la Ve République. Outre le fait que le MODEM constitue le dernier avatar de la démocratie-chrétienne française, franchement antirépublicaine et rétrograde, l’invention de ce « centre introuvable » condamne également la politique à disparaître dans l’apaisement providentiel de la « fin des idéologies ». L’existence du MODEM n’est pas une alternative pour trouver un nouvel élan démocratique ; elle disqualifie toute idée de subversion de l’ordre établi en dissimulant les conflits de classes dans un « consensus » de l’opinion, au moment où la société salariale est ébranlée par la faillite du capitalisme.
On ne fait pas de la politique avec du « désir » et la mise en spectacle de la « compassion » pour les plus fragiles. La démocratie d’opinion s’insinue au sein de la gauche progressiste à rebours de sa propre tradition philosophique et politique qui présuppose que tout projet émancipateur nécessite le développement individuel d’une autonomie de raison critique. Et non la soumission aux fluctuations des « opinions » ou des « émotions » de l’air du temps. Dans un système politique où le pluralisme médiatique est avant tout celui des grands industriels (Lagardère, Bolloré, Pinault, Dassault…), l’espace politique et médiatique de la gauche paraît durablement obstrué. Le PS en pleine refondation pour retrouver les voies d’un dialogue avec sa base sociologique ne doit-il pas se résigner à employer les méthodes des « faiseurs d’opinion » ? La bataille culturelle gramscienne ne suppose-t-elle pas de « travailler l’opinion » sur les valeurs de la gauche ? La victoire du national-libéralisme de Nicolas Sarkozy ne saurait se réduire aux recettes des spin doctors ou des instituts de sondages. Elle procède d’une véritable conquête idéologique sur la longue durée, profitant d’une gauche qui renonce à être elle-même et abandonne ses fondamentaux, qui soumet les esprits à l’inéluctabilité de la société capitaliste et de ses règles : « Travailler plus pour gagner plus », et tant pis si, avec la culture managériale triomphante, « travailler tue », comme en témoigne la série de 24 suicides à France Telecom depuis janvier 2009.
La gauche ne gagnera pas avec des sondages ; elle l’emportera en 2012 en créant les conditions d’une hégémonie culturelle de ses valeurs et en faisant la démonstration de l’efficacité de ses principes et de ses solutions à la crise du capitalisme. La réfutation des présupposés théoriques et de l’architecture de la démocratie d’opinion est un préalable à ce travail de conquête culturelle, à commencer par l’entretien d’un rapport critique et offensif au système médiatique : un journal qui appartient à de riches managers n’a pas à être lu par quelqu’un qui n’est ni riche ni manager. L’opinion publique n’existe pas, mais il nous faut composer avec elle. Sans jamais oublier que seul importe pour la gauche d’entraîner le mouvement populaire et de l’associer honnêtement à l’élaboration du projet politique et à l’exercice du pouvoir. Ce que faire de la politique veut dire, à contre-courant de la démocratie d’opinion, Mendès France nous le rappelle dans son mémorable discours à la jeunesse de décembre 1955, qui relie toute action politique à l’accomplissement du droit à l’avenir pour chacun et tous :
« La jeunesse est impatiente et sévère, probablement plus en France qu’ailleurs, certainement aujourd’hui plus qu’avant. Ce n’est pas moi qui vous en blâmerais, vous les jeunes, car vous avez de fortes raisons d’être inquiets, d’être critiques. Je n’ignore pas ces raisons. Mais je sais aussi qu’il dépend de vous que votre critique demeure vaine et votre impatience stérile, ou qu’elles soient, l’une et l’autre, et dès maintenant, des ferments d’énergie et d’action. (…) Cela arriverait immanquablement, si vous permettiez que se gaspille et se perde la force vive dont vous disposez, si, prenant prétexte de ce que l’Etat vous ignore ou vous néglige souvent, vous vous détourniez de la chose publique, si vous vous désintéressiez de la conduite des affaires de ce pays, c’est-à-dire du foyer où vous passerez votre vie entière, et où vous serez demain heureux ou malheureux. Aussi, vous ne pouvez pas vous borner à répéter : À quoi bon ? Vous devez vous employer dès maintenant à faire changer ce qui doit être changé. Si notre République ne sait pas capter, canaliser, absorber les ambitions et les espoirs de la jeunesse, elle périclitera, elle perdra de plus en plus son sens et sa justification, elle se dissoudra. Mais si elle sait s’y adapter, si elle est capable de comprendre l’espérance des filles et des garçons de France, d’épouser cette espérance, de la servir dans chacune de ses décisions, alors elle n’aura rien à craindre des aventuriers, des démagogues, des extrémistes, car elle sera toujours plus forte et plus vivante, portée par sa jeunesse, ardemment défendue, et chaque jour renouvelée par elle. (...) Décidez dès aujourd’hui de peser de toutes vos forces sur la destinée nationale, préparez de vos propres mains l’avenir plus heureux et plus juste auquel vous avez droit. Soyez enfin, au sens le plus riche de ce mot, des citoyens ! ».
Renoncer à penser le monde et sa transformation, c’est capituler devant l’ordre des choses auquel l’opinion majoritaire se soumet chaque jour un peu plus. Il ne tient qu’à la gauche d’enrayer cette spirale régressive de la défaite culturelle des mouvements populaires et de lutter contre l’opinion.
[1] Christian SALMON, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (Paris, La Découverte, 2008 – pp. 171-172).
[2] Jacques JULLIARD, La Reine du monde. Essai sur la démocratie d’opinion (Paris, Flammarion, 2008).
[3] Pierre BOURDIEU, « L’opinion publique n’existe pas » (1972), in Questions de sociologie (Paris, Éditions de Minuit, rééd. 2002).