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« Ce que doit être la gauche d’aujourd’hui » – Tribune de Guillaume Balas, député européen

Tribune parue sur Libération le 26 juin 2015

« Ce que doit être la gauche d’aujourd’hui »

Par Guillaume Balas, député européen

LibeJean-Marie Le Guen, dans une tribune récente, décrit ce qui serait selon lui les contours d’une Gauche moderne. Il insiste ainsi sur une hypothétique relativisation de la « question sociale » au profit de la défense de notre modèle civilisationnel qui serait le souhait prioritaire de la population. Ainsi, devant la gravité de la menace — dont la cause n’est que faiblement explicitée —, la Gauche devrait se mettre au service de l’intérêt national, quitte à relativiser ses objectifs d’égalité sociale. Il est ainsi fait appel aux grandes heures du combat républicain et à leur imagerie d’Epinal pour consentir à de nouveaux compromis, ceux qui consistent à la pleine acceptation de la mondialisation libérale et à ses maux concurrentiels. Cette perspective idéologique et stratégique assumée a au moins le mérite d’éclairer le débat entre socialistes et au sein de la Gauche. Mais elle doit être combattue car elle se trompe sur les faits et donc sur les solutions.

Partout le retour de l’exigence de souveraineté

Il est une idée qui bouillonne en Europe et dans le Monde, une idée encore confuse dans ses expressions, une idée trop souvent caricaturée autant que manipulée et qui mérite d’autant plus que la Gauche s’en empare pour en faire un cadre émancipateur : la recherche de souveraineté.
De manière croissante, les peuples s’interrogent sur leur capacité et celles de leurs élites à maîtriser concrètement leur destin. La crise écologique, la fluidité maximale du capital, les désordres géopolitiques, les migrations nouvelles et les flux incessants d’images accentuent l’anxiété face à la dissolution de l’existant, à la disparition de ce qui est connu et familier au profit de l’incertitude et du danger permanent. Réduit à n’être qu’un agrégat d’individus seuls et faibles face à une mondialisation malheureuse, le peuple cherche à reconquérir le pouvoir sur lui-même. Cette quête est violente, contradictoire et inévitable. Elle se traduit souvent par la progression spectaculaire des discours réactionnaires proposant le retour impossible à une souveraineté étroite, basée sur la « la tradition », le refus de l’altérité, le « c’était mieux avant », plaçant nationalistes et communautaristes dans une concurrence sans frein, pourvoyeuse de violences et de ressentiments.
A l’opposé, la recherche de souveraineté sait aussi prendre des visages progressistes et positifs. C’est le cas en Grèce ou en Espagne avec Podemos, dont le leader Pablo Iglesias, rappelle que la « souveraineté et la nation  » constituent des questions cruciales et essentielles pour l’avenir de la Gauche. A la souveraineté vue comme un « souverainisme » aux accents nationalistes s’oppose ainsi une tradition de gauche et singulièrement socialiste en France, qui articule la souveraineté du peuple avec le combat progressiste pour les libertés et la justice sociale. C’est le sens de la synthèse jaurésienne entre la République, la Nation et la question sociale. Cette articulation n’a jamais été autant d’actualité et les pathétiques tentatives de récupération par le FN démontrent toute la force de cet idéal et son écho chez les Français. Il serait dommage que les socialistes en soient eux-mêmes les fossoyeurs.

Ce grand retour de la question de la « souveraineté » impacte de plein fouet la social-démocratie européenne. D’un point de vue théorique, les sociaux-démocrates répondent à l’exigence de souveraineté par la construction progressive d’une démocratie européenne en capacité de soutenir un modèle social fort. Ce discours suscite une incompréhension croissante des populations qui ne perçoivent pas les progrès vers une Europe démocratique et sociale. Au contraire elles constatent tous les jours les ravages de l’orthodoxie budgétaire et surtout de la mise en concurrence des salariés sans règles sociales communes suffisantes. Ce décalage entre la réalité vécue par nos concitoyens et l’ »Europe sociale un jour » prônée par la social-démocratie est aggravée par la pratique quotidienne des sociaux-démocrates eux-mêmes. En effet, à l’épreuve du néolibéralisme, la social-démocratie européenne semble s’être diluée. Et trop souvent, ses représentants dérogent à leurs propres orientations en arguant de la nécessité du « compromis » sans avoir essayé d’œuvrer réellement à la mise en place d’un réel rapport de force préalable. D’une certaine manière, la crise du projet politique européen est liée à une crise du sens même du projet et de la praxis de la social-démocratie, incapable de construire concrètement la « souveraineté européenne » promise depuis tant d’années, incapable d’assumer politiquement et intellectuellement ses responsabilités.

Le lien indissociable entre souveraineté et question sociale

Dans le monde réel, il n’y a aucune séparation entre la question démocratique et la question sociale.L’appropriation rapide et violente de la plus grande part des richesses par une minorité d’ »ultra-riches » correspond à l’augmentation de leur pouvoir politique concret. Pour tous les peuples et tous les responsables politiques, le chantage « au départ » du Capital est devenu quotidien. Ainsi, il n’est même plus nécessaire de dicter aux dirigeants publics l’application des règles néo-libérales, elles sont anticipées comme inévitables et pensées comme nécessaires. En conséquence, la redistribution des richesses s’affaiblit, les milieux populaires s’appauvrissent, les classes moyennes s’inquiètent de leur déclassement et les inégalités explosent. Ce que ne veut pas comprendre Jean-Marie Le Guen, c’est que la discrétion des peuples sur la question sociale ne signifie pas son oubli, bien au contraire. Les peuples sont lucides, constatant l’affaiblissement des systèmes sociaux d’après-guerre, l’incapacité des politiques à les défendre, ils intériorisent la victoire du libéralisme et cherchent, soit dans l’individualisme, soit dans le communautarisme — y compris « blanc » — à sauver ce qui peut sembler l’être.

Se pose ainsi pour la gauche une question cruciale : considère-t-elle la victoire du capitalisme libéral comme définitive et donc ses conséquences inéluctables ou, au contraire, est-elle assez lucide pour comprendre l’impasse dans laquelle nous plonge le système économique et politique actuel en termes démocratiques, sociaux et écologiques mais aussi géopolitiques ? Si la première réponse est retenue, alors le chemin pour la gauche française est tracé : elle abandonnera la justice sociale comme objectif prioritaire pour devenir une variante de la « défense de la civilisation », minoritaire par nature, prête à l’alliance par nécessité avec les conservateurs.

De nouvelles perspectives

Un chemin bien plus enthousiasmant se présente pourtant. Il permet d’abord de regarder sous la surface des choses et de saisir que les fondements même du système économique et social actuel sont fragilisés et sans doute de manière irrémédiable. La crise écologique et l’accroissement démographique interdisent la continuation pratique et théorique du productivisme et posent donc nécessairement les bases d’un nouveau modèle de développement. Celui-ci se définit chaque jour par l’action concrète de millions de femmes et d’hommes, d’associations, de politiques publiques, d’entreprises qui, à travers de nouvelles logiques, irriguent les sociétés de concepts nouveaux. Ces approches nouvelles sont profondément égalitaires et démocratiques dans leurs formes mêmes tout autant que par leur message qui pose l’exigence de la répartition des richesses et des biens essentiels comme nécessaire à la survie même de la planète.
Partout, on réinvente l’articulation concrète entre économie, écologie, démocratie et justice sociale. Certes, le mouvement est tâtonnant, divers, contradictoire et subit parfois des échecs mais il est là. Tout comme le mouvement ouvrier n’a pas attendu les théoriciens socialistes au XIXème siècle pour agir et s’organiser, les créateurs du monde de demain sont bien souvent éloignés des clivages politiques habituels mais savent rassembler de l’entrepreneur social à l’association d’ »empowerment » d’un quartier sensible.

Une stratégie pour la gauche française

Alors le choix est là, devant nous, et il concerne d’abord ce qui reste comme la première force de la gauche politique, les socialistes. Le dernier Congrès du PS n’a en réalité rien tranché de ces questions, notamment parce que l’orientation prônée par Jean-Marie Le Guen et ses amis n’a pas été défendue. Il est possible que la radicalisation actuelle de la droite du PS soit en réalité un vœu de rupture. Rupture avec les « frondeurs », avec le Parti d’Epinay, en réalité avec la tradition socialiste en ce qu’elle conserve une attitude critique face au capitalisme. Ce nouveau centre-gauche « républicain » aura alors tout loisir de rechercher au centre et à Droite ses partenaires de demain. Illusionnés par le sentiment de puissance que lui donne la maîtrise conjoncturelle des outils de la Vème République et par son association avec les intérêts des élites socio-économiques, l’aile Droite du PS n’arrive pas à être lucide sur sa faiblesse politique structurelle. Si cette voie est choisie, elle est vouée à l’échec idéologique et électoral.

Une toute autre tâche nous attend. Elle est de rassembler tous ceux qui veulent reconquérir la souveraineté démocratique face aux forces de dissolution de l’ultra-capitalisme. Cela passe par une adresse nouvelle aux structures traditionnelles de la gauche, partis, syndicats, associations, éducation populaire mais on le sait, ceci ne peut être que le préalable à un rassemblement beaucoup plus vaste. Non pas vers le centre ou la droite mais vers le peuple de France, ses classes populaires et moyennes et notamment leurs franges les plus engagées et actives dans des combats concrets et aujourd’hui déconnectés du politique. Ce sera ici une coopérative créée pour maintenir de l’emploi, là les acteurs d’un réseau d’économie circulaire, une association écologiste, des artistes, des entrepreneurs innovants…

Nous devons œuvrer, dans le même temps, à une nouvelle coalition des gauches en Europe. Elle doit faire travailler ensemble les écologistes de parti ou d’association, les démocrates et socialistes sincères qui rejettent le renoncement social-libéral, une nouvelle gauche alternative tant qu’elle souhaite exercer des responsabilités. Ce rassemblement n’est pas impossible, il murît au contraire dans bien des têtes, il peut permettre de créer, demain, du mouvement, de l’espoir, la renaissance d’un projet européen puissant et porteur de valeurs universelles.

Jean-Marie Le Guen propose de sauver la gauche en la faisant disparaître, nous prétendons faire rayonner la France et l’Europe en la faisant renaître.