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Pouria Amirshahi dans Rue89 : « Pour une (géo)politique de la langue »

Dans une mondialisation qui bouscule les identités, des aires géoculturelles s’organisent et s’affirment autour de langues centrales. C’est le cas des hispanophones d’Europe et d’Amérique, des lusophones de l’Ouganda au Brésil en passant par le Mozambique et le Portugal, des arabophones qui, à la faveur des grands médias (Al Jazeera, Al Arabia, etc.), se comprennent plus et mieux de Rabat à Bagdad…

Que nous manque-t-il pour que nous, les francophones, associions nos cultures et nos talents dans ce monde en mouvement ? D’abord, sans doute, être lucide sur les faiblesses et les atouts de la Francophonie d’aujourd’hui. Ensuite, s’entendre sur une stratégie ayant pour but de cultiver un sentiment d’appartenance et de défendre une communauté d’intérêts.

Se remettre en cause

Dans cette perspective, la France n’est pas la dernière à devoir se remettre en cause, car la langue française – que nos élites et dirigeants défendent peu ou mal – ne peut plus être la langue du rayonnement national. Vue ainsi, elle risque d’être, toujours, l’objet admiré et mal-aimé à cause de l’Histoire qui l’a vue progresser au gré des dominations coloniales.

Aujourd’hui, elle est une langue qui rassemble des Noirs et des Blancs, des Latins et des Maghrébins, des Américains (Québécois notamment) et des Européens. A l’heure des replis et des guerres d’identités, quelle plus belle promesse que celle que formule une langue partagée, à égalité ?

De même, elle ne peut être brandie au nom de son « esthétique » ou de ses « valeurs », comme si les autres langues n’étaient pas belles elles aussi, comme si la « démocratie » ne s’écrivait pas dans toutes les langues.

Il existe aujourd’hui 34 pays francophones. Dans un premier temps, c’est eux, ou certains d’entre eux, qui, à l’instar des autres « puissances linguistiques », seraient bien avisés de s’unir autour notamment de la convergence des contenus éducatifs (et à terme, des diplômes), scientifiques (avec au moins une revue scientifique internationale digne de ce nom), normatifs (dans les standards internationaux), de recherche (stratégie mondiale des brevets), etc.

Pour un « visa francophone »

Bâti sur de grands objectifs, l’espace francophone, pour vivre vraiment, doit aussi penser autrement la circulation et la mobilité des personnes : c’est pourquoi j’ai proposé, avec d’autres parlementaires, la création d’un « visa francophone » permettant aux chercheurs, aux artistes, aux chefs d’entreprises, aux scientifiques, etc., d’aller et venir librement d’un pays à l’autre tant il est vrai qu’il n’est pas de projet durable sans rencontre, sans mélange, sans association des talents… On peut également creuser l’idée d’un Erasmus francophone pour nos étudiants…

Une telle ambition mourrait cependant assez vite du discours velléitaire à la mode qui proclame beaucoup mais ne fait pas grand-chose. La francophonie, sans vision, s’éteint peu à peu pour cause de moyens budgétaires en diminution constante. Pire, certains évoquent la francophonie comme on se regarde dans un miroir, sûrs que l’avenir de la langue n’est guère menacé en particulier du fait de la croissance démographique africaine.

C’est oublier un peu vite que la faillite de systèmes éducatifs signe plutôt sa condamnation quasi-définitive. On voit déjà comment, au Niger par exemple, le développement de madrasas (wahhabites) se fait sur le recul des institutions scolaires du pays. Cet exemple parmi d’autres montre que l’enjeu linguistique s’assoit pleinement dans la géopolitique contemporaine.

Servitude volontaire

Sans doute faut-il renforcer les moyens de l’OIF tout en demandant à cette dernière de se recentrer sur son objet premier, l’association autour de la langue, plutôt que de chercher à en faire un ovni à mi-chemin entre super-ONG et mini-ONU qui voit le nombre d’Etats membres gonfler jusqu’à 80, et dont plus de la moitié n’est absolument pas francophone (le Mexique, la Qatar, la Bosnie…).

Reste à débattre d’une question, authentiquement française celle-là : est-ce que la France est prête à inscrire son Histoire dans un imaginaire francophone assumé, c’est-à-dire dans le métissage ? C’est, sans aucun doute, la condition sine qua non de la pérennité pluriséculaire de notre langue. Répondre positivement à cette question implique deux changements majeurs, dans la France d’en haut comme dans la France d’en bas. Chez les élites françaises, il est temps d’en finir avec la servitude volontaire ridicule à l’égard de l’anglais, langue magnifique au demeurant.

Au moment où Chinois, Allemands, Japonais et bien d’autres reviennent sur leur stratégie d’anglicisation, les Français sont à deux doigts de commettre l’irréparable : favoriser le tout-anglais, à l’université comme dans les enseignes du coin de la rue, au détriment de la langue française d’une part, mais aussi des autres langues – de l’arabe à l’espagnol – que nous ferions bien de plus et mieux enseigner.

Regard plus doux, regard plus fort

Enfin, et peut-être surtout, la France doit s’assumer comme elle est : multicolore, pluriculturelle et universelle tout à la fois. Or, qu’apprend-on à nos enfants à l’école de la République en 2015 ? Que le français ne brille que par Hugo, Montaigne, Balzac… Mais quid d’Amin Maalouf ? De Kateb Yacine ? d’Edouard Glissant ? De Tristan Tzara ? De Yasmina Khadra ? d’Aimé Césaire ? De Dany Laferrière ? D’Anna de Noailles ? De Léopold Sedar Senghor ?

Imaginons ce qu’en une génération peut devenir notre imaginaire national, celui de nos enfants si, très tôt, ils s’approprient les cultures francophones du monde ? Imaginons le regard des générations futures sur leurs voisins et cousins d’Afrique, maghrébine ou subsaharienne, d’Europe, suisse ou française. Le regard des Français sur eux-mêmes et sur le monde en serait plus doux et plus fort en même temps. Voilà une vision à laquelle les grands discoureurs sur « l’esprit du 11 Janvier » pourraient réfléchir.