Pouria

Pouria Amirshahi dans Libération sur la situation au Mali

«Venger le Prophète contre les Occidentaux incroyants qui le ridiculisent» : samedi, le mouvement intégriste Al-Mourabitoune a clairement désigné les étrangers comme sa cible privilégiée en revendiquant l’attaque meurtrière contre un restaurant de Bamako dans la nuit de vendredi à samedi. Député représentant les Français au Maghreb et en Afrique de l’Ouest à l’Assemblée nationale, Pouria Amirshahi tire les leçons de cet attentat.

La France est-elle clairement visée par cette attaque ?

Au Mali, la communauté française est la plus importante parmi les expatriés. Mais, en réalité, ce sont souvent des binationaux, et il y a beaucoup de couples mixtes. L’attentat de vendredi soir a eu lieu dans un restaurant fréquenté à la fois par des Maliens et des étrangers. Et c’est d’abord cette idée du mélange et de la coexistence que les tueurs ont ciblée. En réalité, cet attentat s’inscrit dans un mouvement plus large qui va de Paris, avec Charlie Hebdo, à Bamako en passant par Copenhague. C’est la même stratégie de terreur qui tente d’imposer la peur et que l’on retrouve également dans le nord du Nigeria, où la secte Boko Haram a annoncé samedi son allégeance à l’Etat islamique. On a donc un arc qui se construit et progresse, frappe au cœur de l’Europe comme au cœur de l’Afrique.

Les attaques à Bamako, et à Kidal (Nord) dimanche, ne signent-elles pas l’échec de l’intervention militaire française ?

Il fallait intervenir au Mali. Les jihadistes qui occupaient déjà le Nord menaçaient alors de s’emparer de Bamako. Reste qu’on peut s’interroger. Partout où il y a eu des interventions militaires occidentales – au Mali mais aussi en Libye ou en Irak -, c’est le chaos généralisé qui s’impose, les Etats-nations s’effondrent et les extrémismes progressent. Au Mali, il n’était peut-être pas possible d’éradiquer dans un temps si court les forces jihadistes. On les a affaiblies militairement mais, conjoncturellement, elles bénéficient d’appuis dans toute la zone. Se contenter d’une approche militaire nous conduit à l’impasse.

Que faut-il faire ?

Il y a une formidable hypocrisie. Dans le discours officiel, on évoque le volet militaire et aussi le développement. Mais, en réalité, on ne fait pas assez pour détruire le terreau sur lequel prospère le fondamentalisme : l’immense pauvreté de ces États fragiles, la hausse inquiétante des inégalités. La France n’a pas de stratégie nationale pour ces pays avec lesquels elle a pourtant des liens historiques privilégiés. L’aide au développement ? Ce sont surtout des prêts qui vont d’ailleurs bientôt nous rapporter de l’argent. Les dons ne s’élèvent qu’à 200 millions d’euros là où il faudrait 1 milliard ! On parle de lutter contre le terrorisme et on courtise l’Arabie Saoudite et le Qatar. Au-delà, on manque cruellement d’un imaginaire collectif commun d’une rive à l’autre de la Méditerranée. C’est pourtant la seule façon d’enrayer cette stratégie de la peur qui aujourd’hui profite surtout aux extrêmes droites européennes.

Propos recueillis par Maria MALAGARDIS