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Dans le journal Les Echos : « Benoit Hamon à la recherche de la Gauche perdue »

http://www.lesechos.fr/journal20150319/lec1_enquete/0204232506161-benoit-hamon-a-la-recherche-de-la-gauche-perdue-1103416.php

L’ancien ministre de Manuel Valls, débarqué fin août, a fait son retour dans le jeu politique comme « haut-parleur des frondeurs ». A trois mois du congrès du PS, cet électron libre oscille entre doute et envie d’agir.

Il faut imaginer la scène. La nuit dans les jardins de l’Elysée et de la lumière dans le salon qui accueille chaque mercredi le Conseil des ministres. Assis ce soir-là à la grande table ovale surmontée d’un lustre immense en cristal, quatorze députés « frondeurs », dont la plupart découvre les lieux. Pas de protocole malgré les dorures mais deux heures un quart de discussion franche. Les uns après les autres, les parlementaires critiquent l’orientation de la politique économique et la méthode Valls pour les marginaliser. Au chef de l’Etat, ils disent que ni eux ni les électeurs de gauche ne pourront se ranger derrière lui au seul motif du danger Front national. L’hypothèse d’une « scission » – le mot est prononcé – est avancée par plusieurs dont Henri Emmanuelli et Pouria Amirshahi… François Hollande ne la veut pas : « Certains aimeraient que vous partiez, vous pousser à la faute, ce n’est pas mon souhait. » Trois semaines après le point culminant de la fronde parlementaire qui a contraint l’exécutif à user du 49-3 pour faire adopter sans vote le projet de loi Macron, le président veut apaiser sans céder sur l’essentiel. Il ne changera « ni de ligne ni de Premier ministre » mais il écoute, questionne, jauge. Ses interlocuteurs se prêtent à l’exercice et c’est déjà une petite victoire. A la sortie, ils diront vouloir « poursuivre le dialogue ». Ils n’ont rien obtenu sur le fond, mais le président leur a offert ce qu’ils attendaient depuis des mois : une reconnaissance. « Je vous fais crédit de votre sincérité et de votre volonté… Et c’est bien cela le problème. » Etonnement puis rires, les invités savourent. A l’extérieur, les députés légitimistes grognent et le Premier ministre encaisse. « C’était du Hollande, mais du bon Hollande », lâche, quelques jours plus tard, Benoît Hamon. Comme partagé entre son scepticisme sur les suites de la main tendue du président et sa satisfaction d’être de retour dans le jeu politique.

Ce soir-là, devant le chef de l’Etat, l’ancien ministre n’a pas été le plus offensif, mais il a sans doute été le plus imagé. « Il faut s’interroger sur une politique qui fait disparaître la gauche des urnes », a-t-il commencé, demandant des « marqueurs de gauche ». Et en la matière, a-t-il explicité, « il faut arrêter de parler, il faut agir : les gens ne nous écoutent plus, nous n’imprimons plus, nous sortons des radars ». Cette capacité à user d’arguments suffisamment parlants pour se faire entendre et à saisir les occasions politiques sont les seuls atouts certains dont dispose, pour le moment, l’ancien ministre de Manuel Valls, débarqué fin août sans l’avoir programmé.

Il l’a prouvé sur la loi Macron. Lorsqu’il annonce le dimanche qui précède le vote qu’il sera « contre », les conseillers de l’Elysée et de Matignon tombent de leurs chaises. Ils n’avaient pas anticipé, ils découvrent qu’il ne sera pas seul. Plus tard, il le désigneront comme l’un des principaux responsables de l’usage du 49-3. « C’est lui qui rompt le premier avec l’esprit du 11 janvier. » La réalité est plus nuancée. Benoît Hamon pensait s’abstenir lorsqu’il s’est rendu compte que ses troupes historiques inclinaient pour le contre. A la dernière minute, il a tenté de négocier un compromis avec Emmanuel Macron : son abstention contre l’inscription d’une majoration plancher de 20 % de l’heure travaillée le dimanche. « J’ai entendu la demande, on s’en reparle demain », répond le ministre le samedi devant plusieurs témoins. Le lendemain, pas de nouvelles. S’il ne peut être l’artisan d’un compromis, Benoît Hamon contribuera à la rupture. Il multiplie alors les coups de fils pour s’assurer qu’il ne sera pas seul. Quand il part au combat, c’est sans états d’âmes et avec le pur rapport de force pour boussole. « Cette loi a été pensée par Valls comme un moyen de faire mal à une partie de la gauche », dit-il aujourd’hui, avant d’user d’un parallèle ravageur pour le Premier ministre : « Je fais le même reproche à Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon : ils veulent la victoire d’une gauche sur l’autre. »
Le mouvement comme moteur

L’épisode dit tout des forces et faiblesses politiques de Benoît Hamon. Il n’a pas été le déclencheur mais il s’est révélé un redoutable catalyseur. « Sa parole a cristallisé les votes contre. Après, on n’a plus pu agir qu’à la marge », explique un pointeur de l’exécutif. Il a été le « haut-parleur des frondeurs », selon la formule de son ami Régis Juanico, mais il n’en est pas le chef. Parce que ce mouvement regroupe des parlementaires venus d’horizons divers. Parce qu’il s’est constitué contre Manuel Valls au moment même où Benoît Hamon favorisait son accession à Matignon. Et parce que cette alliance n’a toujours pas été comprise par ceux qui cheminent avec le député des Yvelines depuis plus de vingt ans. Il en a conscience puisqu’il veille « à ne pas rouler des mécaniques », dixit un frondeur – lors du rendez-vous avec le président, il s’est comporté comme un parmi d’autres. Mais quand on l’interroge, il balaie l’objection : « Je suis arrivé à un moment de ma vie politique où je ne fais plus de choix en fonction de ce que les autres en pensent. Je pose des actes qui ouvrent des processus politiques. » Puis il ajoute avec un éclair de malice dans les yeux : « Et c’est ce qui s’est passé sur la loi Macron, sinon le président ne nous aurait pas reçus. » Il est repassé à l’action et c’est qui compte.

Le mouvement a toujours été son moteur. Celui qui explique que, contrairement à nombre de dirigeants de gauche qui ont commencé radicaux et se sont recentrés avec l’âge, Benoît Hamon ait fait le chemin inverse. Rocardien à vingt ans et dénonciateur des sociaux-libéraux à quarante-sept… « Pour moi, ce qui prime, c’est de ne pas acter la reddition politique et intellectuelle de la gauche », tranche-t-il.

Sur les deux écoles qui forment les dirigeants socialistes d’aujourd’hui – l’ENA ou les organisations de jeunesse – Benoît Hamon est de la seconde. Entré au Mouvement des jeunes socialistes à dix-neuf ans dans la foulée du mouvement étudiant et lycéen de 1986 contre la loi Devaquet, il est « attrapé » par les rocardiens. A Brest dans les années 1980, « on est rocardien et ouvrier », dit-il. « Je me suis laissé cornaqué sans aucune résistance car j’y trouvais mon compte d’action et de baston politique. » C’est l’époque des bagarres contre le mitterrandisme finissant, de la montée à Paris, des colocations entre militants, des nuits passées à refaire le monde… et des putchs dans les organisations de jeunesse. Benoît Hamon arrache le MJS du giron de Laurent Fabius en s’alliant avec les jospinistes fin 1992. Il en proclame l’autonomie puis, quelques mois plus tard, il lâche une partie des jospinistes en aidant Pouria Amirshahi à prendre la présidence de l’Unef. « On ne voulait plus être tributaires des deals pourris de nos aînés », analyse-t-il. Le désir d’émancipation est puissant et nombre d’acteurs de la fronde, tels le député de Paris Pascal Cherki, sont déjà dans les parages. Se nouent alors des amitiés et des compagnonnages durables. Et, au PS, Benoît Hamon cornaque la jeunesse. De telle manière qu’il a longtemps disposé de bataillons prêts à remplir les salles et à le suivre dans ses renversement d’alliance.

Avec Rocard contre Fabius en 1992, avec Jospin en 1995, au cabinet de Martine Aubry de 1997 à 2000, puis dans les minorités du parti à partir de 2002 – avec Montebourg, Peillon, Emmanuelli – avant un retour dans sa direction à l’issue du congrès troublé de 2008. Ce vibrionnage tactique lui forge une image d’apparatchik. Il l’est assurément, mais amis et adversaires lui reconnaissent alors une constance dans ses idées. A partir de 2002, Benoît Hamon campe à la gauche du PS, celle dont le premier réflexe est l’intervention de l’Etat et la dépense publique contre l’injustice sociale. Celle aussi qui ne se résout pas à la crise de la représentation politique et à la désertion des classes populaires. Par fidélité, sans doute, à son enfance brestoise et à l’éducation de son père, entré apprenti à l’arsenal avant de gravir les échelons jusqu’au poste d’ingénieur. « Il est authentiquement révolté par l’injustice », assure Caroline de Haas, la fondatrice d’« Osez le féminisme », qui a été sa collaboratrice. Lui-même s’émeut aujourd’hui : « Il y a plus d’inégalités et plus de chômage, et cela procède de choix que nous avons faits ! » Voilà pourquoi ses amis n’ont vraiment pas compris son alliance avec Manuel Valls. Au printemps 2014, ils ont tenté de l’en dissuader – « tu serviras juste de caution » – et il ne les a pas écoutés. « J’ai fait l’erreur de croire que Manuel Valls modifierait le cap », s’est-il justifié depuis. Mais, sur le moment, il n’a pas cherché à convaincre ses proches.

A partir de 2012 et de son entrée au gouvernement, Benoît Hamon est passé du « nous » au « je ». « Oui, je voulais jouer un rôle au gouvernement. Je n’ai jamais postulé à être chef de minorité toute ma vie », reconnaît-il. Comme le pari a échoué, il panse encore les plaies. Tout en dressant un constat lucide sur les luttes internes au PS : « Chacun est dans sa bulle : le gouvernement est dans sa bulle, les frondeurs, c’est une autre bulle, et la majorité en est encore une autre. Le problème, c’est d’arrêter de fonctionner dans des bulles avec ses gentils et ses méchants, les fréquentables et les infréquentables », explique-t-il. Lui se rêve en passeur – ou en charnière -, mais l’entreprise n’est pas aisée. Comme il n’a jamais joué les gardes-chiourmes avec les députés de son courant quand il était ministre, le hiatus n’est pas rédhibitoire.
« Je ne capitule pas »

Avec Martine Aubry, en revanche, c’est bien plus compliqué. Ils ont souvent cheminé ensemble, sont capables des mêmes emportements affectueux et colériques à l’égard de leur entourage. Si bien qu’on a souvent conclu au rapport filial. « Tout le monde a toujours cherché à me donner un papa ou une maman en politique, mais c’est une erreur. Je suis assez content avec mes parents. La politique ne m’aide pas à régler des problèmes par ailleurs. » Elle ne lui parle plus et il n’a pas essayé de forcer sa porte, même pour la convaincre de faire alliance pour le congrès du PS, en juin à Poitiers. C’est curieux de la part d’un homme qui a longtemps rêvé de prendre les rênes du PS et avait sondé François Hollande sur cette hypothèse fin 2013. « J’ai fait élire Martine première secrétaire du PS en 2008 et je l’ai soutenue à la primaire de 2011 alors qu’elle s’était apprêtée à soutenir Strauss-Kahn, mais ce n’est pas à moi de choisir à sa place », lâche-t-il sur le mode de celui qui n’a pas de leçon à recevoir. Puis il ajoute bravache : « Si elle signe une motion avec Valls, ses amis ne la suivront pas. »

Mais Benoît Hamon hésite et il ne s’est pas lancé à corps perdu dans la bataille du congrès. Le dilemme est prosaïque : il est loin d’être assuré de gagner et il « ne veut pas d’une candidature de témoignage ». Une déroute aux départementales pourrait tout changer, mais peut-il la souhaiter ? Le choix est aussi plus profond : quel est le meilleur moyen de faire bouger les lignes et jusqu’où est-il prêt à aller ? « Le problème des partis, c’est qu’ils ne sont plus qu’une succession de rites et de rendez-vous prévisibles. On ne fabrique plus de la pensée, on fait du « name dropping » des grandes figures du passé », se désole-t-il. Puis il ajoute : « Je m’intéresse plus à la recomposition de la gauche qu’au congrès du parti. » Ou encore : « Ce qui se passe au groupe a plus d’impact que ce que peut dire le premier secrétaire. » Certains de ses amis le pressent de créer un groupe distinct du PS à l’Assemblée et lui a même évoqué le sujet avec Noël Mamère. Mais quand on l’interroge sur une rupture avec son parti, il assure : « Je ne suis pas dans cet état d’esprit. » En fait, comme il le dit lui-même « tout est en train de bouger ». S’il assure, catégorique : « Je ne resterai pas inerte pendant deux ans, je ne capitule pas », le « moyen » de cette résistance est encore « indéfini ». « Il a l’énergie de son âge et la désillusion de son époque », résume joliment son camarade de combat Pouria Amirshahi.