Ampoule énergie

La politique énergétique allemande, un exemple pour la France, un modèle pour l’Europe ? par Pascal Cherki

 

Certaines personnalités publiques et médiatiques, depuis quelques temps, trouvent de bon ton d’élever notre voisin allemand sur un piédestal. Puissance majeure en Europe, l’Allemagne devrait – s’entend-on dire – inspirer davantage encore la France et son gouvernement en matière de réformes économiques.

Un modèle à suivre donc. Mais est-ce bien le cas ?

Les sujets pour alimenter et trancher cette délicate question ne manquent pas.
Nous pourrions choisir au hasard et parmi d’autres la situation dramatique des salariés allemands, où précarité et bas salaire semblent être le pendant beaucoup moins glorieux de réussites industrielles, mesurées à travers la balance commerciale ou des dividendes versées aux actionnaires. Nous pourrions également regarder la position d’intransigeance adoptée par Madame Merkel à nos voisins grecs, position qui entraîne plus encore ce pays dans la récession économique, avec les conséquences sociales que nous connaissons.

Mais prenons plutôt le cas de la politique énergétique allemande. En mars 2011, quelques jours seulement après l’accident de Fukushima, l’Allemagne décidait de sortir du nucléaire. En mai de la même année, elle achevait la 1ère conduite de gaz du projet North Stream, reliant le nord de l’Allemagne à la Russie, via la mer Baltique. Dans le même temps, elle annonçait des objectifs – fort louables – en matière de réduction des émissions de CO2, basée sur les énergies renouvelables :
– 35% d’ENR dans le mix électrique en 2020, 80% en 2050
– Réduction des émissions de GES de 40% en 2020, 80 à 95% en 2050, par rapport à 1990

Avant que la France n’entame un virage similaire, il pourrait paraître utile de regarder les modalités de la mise en œuvre de ces décisions et leurs conséquences environnementales, sociales, politiques et géopolitiques.

Conséquences environnementales tout d’abord.

Sur ce sujet, soyons fiers du bilan de la France. Alors qu’en moyenne un Allemand émet 9 tonnes de CO2 par an, un Français en émet moins de 6, principalement il est vrai du fait de notre parc nucléaire. Mais si dans cette situation, la décision allemande de développer les ENR paraît aller dans un sens souhaitable, il est dramatique de constater que parallèlement à ces énergies vertes, l’Allemagne entame la construction de 29 centrales à gaz et 17 centrales à charbon et lignite, les plus polluantes ! J’ose espérer que le développement – encore une fois souhaitable – des ENR ne soit pas l’arbre qui cache la sombre forêt que constituent ces centrales nocives.

Conséquences sociales ensuite.

Alors que la population allemande paye déjà presque 2 fois plus cher son électricité (244€/MWh contre 129€/MWh en France, selon Eurostat), le lancement pour le moins chaotique de sa nouvelle politique énergétique risque d’augmenter les couts de 30%.
Cette transition énergétique – qui masque en réalité un recul environnemental – est ainsi évaluée à près de 400Mds d’Euros d’ici 2020. C’est autant de moins pour le pouvoir d’achat des ménages, où là comme toujours, ce seront les plus défavorisés, les plus précaires qui paieront les conséquences humaines, sanitaires et sociales les plus élevées.
Cette hausse des prix devrait également se répercuter – au moins en partie – sur les entreprises, avec un risque de dégradation de leur compétitivité et – ne nous leurrons pas – des risques reportés ensuite sur les emplois.

Conséquences politiques et géopolitiques enfin

Parce que si la politique énergétique d’un pays doit bien évidemment être définie par ce même pays, il est douloureux et insupportable de constater l’absence totale de concertation et de coordination politique, et notamment sur le plan européen. En faisant le choix de dépendre en grande partie de la Russie pour son approvisionnement en gaz, l’Allemagne – puissance continentale par son histoire – continue de regarder vers l’Est et ne s’engage pas vers un partage des atouts de l’Union Européenne sur cette question. Ne conviendrait-il pas mieux de développer dans le sud de l’Europe, en Espagne, Italie, Grèce l’énergie solaire plutôt que de construire de très chères et peu performantes installations dans le Nord de l’Allemagne ? Ne conviendrait-il pas mieux de s’entendre avec tous les pays d’Europe sur la construction et la gestion d’un réseau électrique européen, sans faire subir à d’autres le poids de décisions nationales ?

L’histoire douloureuse de notre continent nous rappelle que c’est par la solidarité entre tous que nous avons accompli les plus grandes avancées politiques et sociales. Il est difficilement compréhensible qu’un pays décide – seul – d’une réforme impactant aussi fortement ses voisins.

J’en appelle à la solidarité entre tous, pays du nord et pays du sud, pays en plein essor et pays en proie à des difficultés à réfléchir ensemble sur cette question de fond. Si chaque pays devra rester libre de ses choix en matière énergétique – et la France devra préserver ses atouts dans ce domaine -, c’est bien d’une approche et d’un cadre global dont nous avons collectivement besoin. L’implication des citoyennes et citoyens est essentiel et sera un des éléments majeurs de la réussite et de l’application de quelque décision que ce soit.

Et dans ce sens, le débat voulu par le Président de la République et lancé par le gouvernement actuel, devrait permettre à toutes et à tous de faire entendre sa voix.

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